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Aux Truies (part II)
Les vrais réguliers étaient peu nombreux. Une dizaine tout au plus, qui était là tous les jours, sans faute. D'autres passaient, plus ou moins régulièrement, qui apportaient leur pierre à l'édifice. Jamais orgueilleux ou égoïste n'avait tenu plus d'une soirée, écœurés qu'ils avaient été par la générosité ambiante. Dans la grande salle, c'était à qui tiendrait la porte, à qui trouverait le meilleur moyen de faire plaisir, à qui aurait le mot le plus gentil pour l’autre et l'on assistait à des scènes parfois comiques de courbettes infinies. "Je vous en prie…vous d'abord", "Non je n'en ferai rien".. Mie appelait ces moments ses "scènes de mime", et riait sous cape à ces ballets incessants de chaises tirées et repoussées pour permettre au voisin de mieux s'installer. On peut imaginer que l'amour indéfectible qui unissait le couple Hendaye était à l'origine de cette générosité ambiante, mais personne ne savait vraiment comment elle s'était installée, et pourquoi.
"Aux Truies", tout était prétexte à célébration, et jamais un anniversaire ou une fête n'étaient oubliés. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle pendant la première semaine de septembre, le restaurant n'était plus que messes basses et scènes de conspirations, car le six septembre, date d'anniversaire commune à Monsieur et Madame Hendaye, était le jour du "Grand Echange". Cette tradition, aussi vieille que le restaurant, avait été adoptée par tous les habitués. Le principe était simple. Un grand chapeau haut de forme rose, vestige d'un magicien de passage, était placé à l'entrée du restaurant le premier septembre, rempli de papiers portant le nom de tous les clients. Chacun, en arrivant, tirait un papier et devait faire un cadeau à la personne inscrite dessus. Du coup, pendant une semaine, régnait "Aux Truies" un grand brouhaha de conciliabules, et les conversations ne tournaient qu'autour du Grand Echange. On demandait conseil aux uns et aux autres, et dès que la porte sonnait, toutes les conversations s'arrêtaient, de peur que la personne qui entrait soit celle dont on était en train de concocter le cadeau. Le six septembre, tous se retrouvaient en grande pompe à vingt heures précises. Sur les tables rapprochées et alignées en une grande chenille plurijambiste, était servi un repas gargantuesque, suivi de la cérémonie de la remise des cadeaux. La seule qui n'était pas directement concernée était Mie. Son nom avait été oublié lors de la mise en place du premier Grand Echange (elle n'était alors qu'un bébé). Par un hasard et une entente communs, pour réparer l'oubli, les habitués avaient pris l'habitude de lui offrir chacun un cadeau, sans rien attendre de sa part. Le Grand Echange était un moyen infaillible de mettre à l'épreuve la générosité de chacun. Aux Truies, si l'on ne jugeait pas par la valeur des cadeaux échangés, on jugeait par leur pertinence. Le mal que chacun se donnait pour trouver LE cadeau qui saurait susciter chez celui qui le recevait autre chose que l'une des phrases consacrées et fatales "Il ne fallait pas !" ou "Vous n'auriez pas dû". Les habitués d'Aux Truies se tiraient généralement assez bien de l'épreuve, car le temps qu'ils passaient ensemble les avaient aidés à mieux cerner les goûts et les aspirations de chacun.
- Aux Truies (I)
- Aux Truies (II)

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